30 avril 2008

À table !


À l’occasion du 1er mai 2008, fête internationale des travailleurs et travailleuses, le Mouvement des travailleuses et travailleurs chrétiens (MTC) veut proposer une réflexion sur la question du travail à partir de l’image des tables de nos vies, en lien avec le Congrès Eucharistique International de Juin 2008. Dans l’Évangile de ce jour, Jésus est réuni autour d’une table avec ses amis; il y livre le meilleur de son message.

Les tables de nos vies

Tout le long de nos vies, nous nous retrouvons à différentes tables où nous donnons et nous recevons.

Ces tables nous permettent d’amener notre contribution au monde. Ce sont d’abord les diverses tables de travail qui sont associées à des emplois : de la table à dessin à la table du boulanger, en passant par l’établi, le pupitre ou le banc de scie. Des personnes actives avec ou sans salaire se retrouvent également autour de la table de cuisine, de la table à langer ou d’une table de réunion.

Les assemblées d’un organisme, les réunions de conseils d’administration, les comités de négociation se passent autour de tables décisionnelles et ces choix influencent la vie d’un grand nombre.

Il y a enfin les tables conviviales autour desquelles les familles et amis se réunissent, se retrouvent, où les joies et les tristesses, les soucis, les espoirs et les rêves, et même les mots d’amour se partagent avec la nourriture.

Les tables fréquentées par Jésus

On peut se douter que Jésus, le fils du charpentier, a eu à construire des tables. Ce qui est sûr, cependant, c’est qu’il en a fréquenté plusieurs : celles des exclus qu’on lui a reproché de fréquenter (Marc 2,13-17); celles de plus riches où il leur a demandé d’être solidaires (Luc 14,12-14); les tables « virtuelles » de la multiplication des pains où c’est la terre même qui a servi de table (Matthieu 14,13-21). Enfin, à table, à son dernier repas avec ses amis (Marc 14,22-24; Jean 1-17), il a voulu bien faire comprendre le sens de toute sa vie, donnée pour ceux et celles qui passent toujours en dernier, pour que tous aient la vie en abondance.

De la place autour de nos tables ?

Le fait de se mettre à la suite de Jésus nous amène à nous poser des questions, histoire d’être cohérents avec ce que nous prétendons être. Y a-t-il de la place pour tout le monde autour de nos diverses tables ?

À nos tables de travail, certaines personnes en essayant d’avoir une place à l’emploi se retrouvent assises entre deux chaises et doivent occuper des emplois précaires. Des groupes de personnes n’ont pas la parole dans nos sociétés et n’ont pas leur mot à dire à nos tables de discussion que sont les médias. Il y a des gens qui « passent en dessous de la table » dans notre société et qui n’ont pas accès aux ressources nécessaires pour combler leurs besoins de base et mener une vie digne.

Nous préoccupons-nous de savoir comment la nourriture arrive sur nos tables ? Justement les évêques du Québec publient ce 1er mai 2008 un message sur le monde rural. Les Évêques nous rappellent que la mission de l’agriculture consiste à développer la fertilité de la terre, de nourrir les populations et de fournir un revenu équitable aux hommes et aux femmes qui y travaillent. Depuis quelques semaines, nous voyons des populations inquiètes pour le prix des aliments de base. Sommes-nous préoccupés des conditions de travail de ces hommes et ces femmes qui produisent la nourriture de nos tables ?

En sortant de table

La célébration de la messe du dimanche nous amène à fréquenter la table de la Parole et la table de l’eucharistie, l’Autel. Nous nous y laissons interpeller par la Parole et nous présentons nos vies, notre travail et nos engagements au Seigneur. Ces offrandes sont consacrées. Nous y recevons le pain, partagé dans la fraternité, sûrs de la présence de Jésus qui nous invite à le suivre dans nos vies où nous avons à poursuivre le partage et la fraternité. Quand nous sortons de ces tables, comme Jésus à son dernier repas quand il a lavé les pieds de ses disciples, nous sommes renvoyés aux tables de la vie où, à la suite de Jésus, nous sommes appelés à servir et à nous assurer que tout le monde ait une place. Le message de l’Assemblée des évêques se termine par cette phrase : « Le Congrès eucharistique international 2008, à Québec, sera l’occasion de rappeler combien le mémorial de la messe nous invite à partager les fruits de la terre et du travail des humains. Nous sommes conviés (à partir de la table) à poursuivre avec d’autres un engagement solidaire pour la protection de la terre et le bien de l’humanité. »

Le MTC vous souhaite un bon partage autour de vos tables de vie, une communion nourrissante et un Congrès Eucharistique stimulant!


Le Mouvement des Travailleurs Chrétiens (MTC)- région de Québec.







Daniel LeBlond, Divin humain, détail
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste



19 avril 2008

Le songe du banquet


L'autre jour, j'étais en prière, absorbé par des réflexions sur la mort, les passages de la vie, l'après-vie. Des questions se bousculaient dans ma tête, entremêlées d'angoisses et de rêves. Soudain, j’eus un songe.

Je me promenais dans les jardins éternels, pour employer une image coutumière, quand des anges viennent à ma rencontre. Ils sourient, leur visage est lumineux. Nous nous promenons longtemps dans les jardins et soudain, les anges me font voir les enfers d'abord! J'ai le ventre barré par la peur et même par la stupeur! Ce que j’aperçois me fige. Je vois une très longue table de banquet richement ornée de fleurs, de chandelles et de mets savoureux et même appétissants. De chaque côté de la table, beaucoup de monde assis, la mine basse, les traits tirés, le visage famélique, les yeux remplis de mépris. Je suis consterné devant la scène. Ce qui me surprend le plus, c'est que chaque convive tient en main une fourchette d'un mètre de long : impossible de porter à sa bouche la moindre nourriture. C'est infernal comme ambiance. Tout le monde semble agressif et les injures fusent de toute part.

Les anges me conduisent ensuite vers les portes du ciel, un lieu renversant de beauté. Là aussi je vois une très longue table de banquet toute décorée de fleurs, de fruits, de mets savoureux. Encore là, des gens de toutes conditions se côtoient dans une ambiance de paix et de tendresse. Chaque convive tient une fourchette similaire à celles que j'avais vues dans les profondeurs infernales. Mais là, ô miracle, chaque personne fait manger son voisin d'en face. On entend des cris de joie, des mots d'amour.

Et je vois ensuite le Seigneur Jésus lui-même s'approcher de la table du banquet. Je le vois servir les uns ou les autres avec un regard tellement rempli de douceur que je me mets à pleurer. Le Seigneur Jésus passe d'un convive à l'autre en écoutant les confidences qui lui sont faites. J'entends près de moi une femme lui avouer son étonnement d'avoir sa place au banquet céleste, à la table du Seigneur, elle qui a été mise à l’écart de la sainte table parce qu'elle vivait avec une autre femme. Un autre dit à Jésus: « C'est curieux, moi je me suis toujours senti exclu de la table de mon Église depuis mon divorce d'avec Claire et surtout depuis mon remariage et j'en ai beaucoup souffert. » J’en entends un autre dire: « Moi je pensais que c'était pas ma place ici à cette table céleste, car les gens de ma communauté et même un confrère-prêtre m'ont jugé sévèrement après que j’aie quitté ma vie de prêtre. Si tu savais, Jésus, comment j'ai vécu dans le rejet. » Un autre, un gay celui-là, dit à Jésus: « Si tu savais comme je me sens comblé d'avoir ma place chez toi. J'en ai bavé un coup pendant ces années où j'ai dû subir tant de paroles de mépris. »

En voyant le Seigneur Jésus ouvrir ainsi son cœur, je me souviens de sa rencontre avec la Samaritaine, elle, l’étrangère, à qui il a donné de l’eau vive. Je me souviens du fils prodigue pour qui le père a fait la fête; je me souviens aussi du bon larron entré avec Jésus dans le Royaume; je me souviens de Matthieu, le publicain, avec qui Jésus a pris son repas. Je me souviens de Pierre à qui Jésus a fait confiance malgré son reniement. Je revois tous ces malades pour qui Jésus est venu sur terre. C’est vrai, Jésus n’a-t-il pas été accueillant envers toutes ces personnes qui vivaient des exclusions, ne les a-t-il pas accueillies à sa table?

Et le Seigneur Jésus devient tout triste et peiné en recevant ces confidences de réaliser comment son Eglise a exclu tant de gens à la table du banquet. Alors, Jésus crie d'une voix forte: « Venez les bénis de mon Père, car j'avais faim, j'avais soif, j'étais marginalisé et exclu et vous êtes venus jusqu'à moi…»

Cette voix forte de Jésus me fit sursauter et je sortis précipitamment de mon songe... J'étais devenu bien songeur…

Forum André-Naud (Joliette)






Arcabas, Triptyque du Notre Père (volet gauche)
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste

5 avril 2008

Où s’en va l’Eucharistie?


Du 15 au 22 juin prochain, le Congrès eucharistique international fera chanter Québec d’une joie singulière. Car, venus du monde entier, des milliers de catholiques transformeront la capitale nationale en capitale mondiale de l’Eucharistie. C’est pourquoi, quelles que soient notre foi et nos pratiques religieuses, à nous, gens du Québec, nous pouvons considérer cet événement comme l’âme des célébrations du 400e anniversaire de la fondation Québec.

En prenant part, en tout ou en partie, à ce 49e Congrès eucharistique international, nous avons une espérance, fragile, il est vrai, parce qu’elle porte sur un changement important de l’enseignement du magistère. L’espérance que d’un Congrès à l’autre – célébré tous les quatre ans – Rome en vienne le plus tôt possible à mettre graduellement fin à l’Eucharistie des exclusions. Car l’Eucharistie qui devrait nous rassembler aujourd’hui est, en fait, à cause de l’enseignement du magistère, très excluante.

En effet, au moment de la communion, le prêtre présente l’hostie aux fidèles en disant : « Heureux les invités au repas du Seigneur !» En d’autres mots : la table est dressée, réjouissez-vous et avancez. Mais l’invitation est sélective, loin d’être générale ou inclusive. Car Rome a déjà décrété que ne peuvent communier ni les divorcés remariés (Catéchisme de l’Église catholique, no 1650), ni les personnes qui ont des relations sexuelles hors mariage (ibid., no 2390). Ces fidèles qui ont préparé la table comme les autres doivent donc se contenter de les voir manger.

S’il est totalement aligné sur les directives romaines, le prêtre, pourrait dire en substance ces « paroles amères : "Viens ici, étranger, prépare la table, si tu as quelque chose, donne-moi à manger [puis] Va-t-en, étranger, fais place à plus digne." » (Si 29, 25-27) Si l’on ne peut nourrir les gens, a-t-on le droit de les appeler.

Jésus demande à un légiste de prendre exemple sur le Samaritain qui a fait preuve de bonté ou de compassion envers un homme abandonné à son sort, malgré son état pitoyable : « Va et, toi aussi, fais de même » (Lc10,37). Il nous semble que les liturgistes romains,qui n’ont pas l’air de briller de compassion pour les blessés de la vie, les blessés de l’amour, auraient plutôt dit à ce légiste : « Va, mais toi, fais tout le contraire »

S’il y a un seul baptême, selon saint Paul (Ep 4,5), il y a deux Eucharisties, selon les normes romaines. L’Eucharistie des catholiques, disons, de stricte observance, et l’Eucharistie des autres, traités comme des exclus ou comme des sœurs et frères séparés avec qui « l’inter communion » est encore impossible.

Telle que Rome la veut, l’Eucharistie fait encore d’autres exclus. Elle exclut de l’autel les femmes et les hommes mariés, car seuls les célibataires de sexe masculin peuvent accéder au sacerdoce. Il est vrai que les diacres permanents, des hommes pour la plupart mariés, ont une place à l’autel, mais leurs épouses, qui ne peuvent pas devenir diaconesses, doivent rester à distance. Pourtant ces hommes et ces femmes se sont unis devant l’autel. Qu’importe! Ils doivent se séparer à l’autel. Les lois romaines sont parfois des joueuses de tour…

Nous espérons qu’au 50e Congrès eucharistique international, Rome va moins nous désespérer en nous montrant, à l’Eucharistie de clôture, au moins quelques femmes diaconesses et quelques hommes mariés devenus prêtres. Et pas trop loin du Saint-Père ou de son représentant!

Par son enseignement, le magistère exclut directement un nombre considérable de fidèles, mais combien plus encore indirectement! Surtout des jeunes. Parce que Rome n’admet ni au sacerdoce des hommes et des femmes mariés, ni à la communion les fidèles dont nous avons parlé, ni au mariage les prêtres de rite latin, les jeunes sont véritablement scandalisés. L’Église a perdu tout crédit à leurs yeux. Elle a beau s’engager de façon parfois héroïque pour certaines causes plus que nobles, les jeunes ont fait leur deuil d’elle, après leur confirmation qu’on peut appeler le dernier sacrement.

Il faut une sérieuse dose de naïveté pour croire que les jeunes, sauf rares exceptions, reviendront à l’Eucharistie, d’autant qu’ils ne peuvent pas supporter la parole unique et investie d’autorité du prêtre qui commente la parole de Dieu. Ce qu’ils veulent? Le dialogue ou le partage sur ce qui fait vivre et sur ce qui empêche de vivre. Que les prêtres se le tiennent pour dit : pas de dialogue, pas de jeunes. Mais l’instruction Redemptionis Sacramentum, publiée le 25 mars 2004 par la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, en collaboration avec la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, présidée à l’époque par le futur Benoit XVI, stipule que seul le prêtre ou le diacre peut commenter, dans une homélie, la parole de Dieu.

Où s’en va donc la messe? D’exclusion en exclusion, ne risque-t-elle pas de se retrouver à la porte de sortie d’un nombre grandissant de lieux de culte?

La situation n’est pas sans issue si les fidèles, évêques et prêtres compris, osent parler franchement au magistère romain. La crise dans laquelle s’enfonce l’Eucharistie peut se résorber mais à la condition qu’on ait le courage de dire au Saint-Père qu’il prendrait plus soin de la messe en levant quelques uns des interdits qui pèsent sur elle qu’en multipliant les paroles sur sa beauté.

Que faire d’autre dans l’immédiat? Nous avons une proposition qui s’appuie sur une réflexion de François Varillon. « Il m’arrive de dire : "Si vous ne voyez pas comment tel enseignement de l’Église est une condition de l’amour ou une conséquence de l’amour, laissez provisoirement tomber, car tout doit apparaître, même les choses qui semblent les plus marginales, comme expression de l’amour, condition de l’amour ou conséquence de l’amour. "» (Beauté du monde et souffrance des hommes, p.126).

Or, l’Eucharistie est le mystère même de l’amour qui se donne à manger. Nous disons donc aux divorcés remariés et autres fidèles qui vivent en union libre, pourvu qu’ils aient fait preuve de fidélité les uns envers les autres : si vous êtes peu confortables avec les interdits du magistère, n’hésitez pas à pratiquer la « désobéissance liturgique ». Dieu vous en sera gré, maintenant, et l’Église, aux Congrès à venir.


Forum André-Naud (Trois-Rivières/Nicolet)






Arcabas, Emmaüs, détail
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste


31 mars 2008

Une communauté eucharistique qui ne se contente pas d’être en attente de...


Assemblée dominicale en attente de célébration eucharistique: c’est le sens de l’acronyme ADACE. C’est aussi la situation que sont invitées à vivre plusieurs paroisses, en l’absence du prêtre, le seul présentement habilité à présider l’eucharistie.

J’avoue que cette expression n’a cessé de m’agacer depuis sa création... Comme si une communauté chrétienne devait désormais se définir comme une communauté constamment en attente d’eucharistie, en attente d’un ministre ordonné, dont la présence, dans l’état actuel des choses, se fera de plus en plus rare!

Ce nouveau profil d’assemblée réunie pour la prière liturgique ne risque-t-il pas d’influencer les traits de l’action pastorale elle-même: une communauté en attente d’actions pertinentes “ ici et maintenant”?


Dans le cadre de mes fonctions au sein du Conseil général de ma communauté (CSV), je reviens d’une visite pastorale au Belize et au Honduras. Deux nouvelles collaborations avec des Églises locales qui découlent d’une sensibilisation récente et d’un désir d’enrichir la mission que l’Église nous confie en regard de nouvelles cultures.

Cette visite en Amérique centrale m’a profondément touché. Le dynamisme de l’Église, l’impulsion que lui a donnée la récente Conférence générale des évêques latino-américains et des Caraïbes d’Aparecida, la place qu’occupent les laïcs dans la vie des communautés chrétiennes et la diversité réelle des ministères furent, pour moi, une découverte. Cette Église est vivante et responsable; elle est porteuse d’appels qu’il ne faudrait pas bâillonner!

En introduction au document de la Conférence des évêques d’Aparecida, le Cardinal Oscar Andres Rodríguez Maradiaga, S.D.B., archevêque de Tegucigalpa, cite les délibérations de ses confrères: la Iglesia necesita una conmoción que le impida instalarse en la comodidad, estancamiento y en la tibieza al margen del sufrimiento y de la vida de los pobres del continente. Est-il permis de traduire ainsi: « l’Église a besoin d’un bouleversement qui l’empêche de s’installer dans le confort, l’immobilisme et la tiédeur en marge de la souffrance et de la vie des pauvres du continent. »

Mes confrères et consoeurs de ces deux pays travaillent ainsi : l’animation de paroisses est façonnée par un lieu-centre et par une multitudes d’aldeas, c’est-à-dire de communautés-satellites. À titre d’exemple, la paroisse Ntra Sra del Tránsito de Jutiapa est composée de plus de 70 communautés environnant le lieu central. L’ensemble bénéficie d’une réflexion et d’une planification commune et la formation des divers ministres, catéchètes, délégués de la Parole, animateurs et animatrices liturgiques, agents de la pastorale sociale et coordonnateurs de communauté se fait dans une dynamique qui laisse place à la vie de chacun des milieux. La parole est reçue et donnée; son va-et-vient libère!

L’Église du Honduras définit la paroisse comme étant « une communauté de communautés » . N’est-ce pas réaffirmer que la vie chrétienne, même en situation de manque de prêtres (il y en a seulement deux pour plus de 70 communautés assez éloignées les unes des autres) ne peut se déraciner du milieu de vie réel des gens? Toute organisation doit au préalable compter sur l’action de l’Esprit qui, pour chacun des milieux, sait susciter les ministères dont le peuple de Dieu a besoin.

Ces communautés chrétiennes sont véritablement des communautés eucharistiques. On se rassemble autour de la table pour partager la Parole et pour répondre au mieux à l’appel du « faites ceci en mémoire de moi ». On se redit ainsi la mission qui incombe à tous et chacun. Toutefois, comme le nombre de prêtres est très faible, ces communautés ne célèbrent le rite eucharistique qu’une fois par mois.

Deux remarques s’imposent : ces communautés ne vivent pas en attente de... et les ministères dont elles ont besoin devraient leur être accessibles.

L’engagement chrétien des gens, la vie communautaire de ces Églises de la base, les célébrations liturgiques qui les réunissent à chaque semaine ont peu à voir avec un peuple de Dieu en attente de... la venue d’un prêtre. Ces communautés ont bien conscience d’exister dans le réel de leur vie. Ce manque de prêtres a suscité une éclosion fort heureuse de ministères dont ces Églises ont besoin.

Les communautés que j’ai eu le bonheur de rencontrer vivent la plénitude de leur existence chrétienne dans la mémoire eucharistique. C’est comme une inscription engagée dans un geste passé qui rend toujours présent, par son évocation, sa mémoire au présent. Cette mémoire fait prendre conscience à ces communautés des raisons qui les ont inscrites dans l’histoire et les défis qui s’offrent comme raison d’exister. En ce sens, la communauté chrétienne demeure foncièrement eucharistique même si la fréquence de la célébration avec la présidence d’un prêtre n’est malheureusement pas liée au dimanche.

On a souvent tendance à rechercher la présence et l’action de l’Esprit dans les solutions que nous imaginons à même les problèmes vécus. Mais l’Esprit se trouve d’abord et avant tout dans la réalité, dans ce que nous vivons! À ce compte, la lecture des signes des temps nous indique, non pas en théorie, mais dans la pratique, que l’Esprit engage l’Église dans des déplacements nécessaires pour que le mystère de l’Alliance nouvelle, vécue dans le mouvement de la liberté et de la fidélité évangéliques, continue à poser les pierres nécessaires à l’édification du Règne de Dieu. Les communautés chrétiennes du Belize et du Honduras sont eucharistiques; pourquoi alors devraient-elles être privées de la célébration du mémorial de la Cène uniquement parce que les prêtres se font rares? Déjà l’Esprit a fait naître au coeur de plusieurs la capacité d’assumer ce ministère. Ils sont hommes et femmes engagés, rassembleurs des leurs et mandatés pour que leurs expériences d’Église fassent naître l’espérance d’une Bonne Nouvelle dans leur milieu.

Ici et là-bas l’Esprit insiste. Ces expériences révèlent beaucoup plus qu’une simple perspective organisationnelle. Ces communautés dégagent une profonde attitude d’écoute et d’ouverture à la lecture des signes des temps. Une initiative qui dérange… Elle est nécessaire avant que nous nous déracinions à jamais des communautés chrétiennes.

La Iglesia necesita una conmoción..., disaient les évêques à d’Aparecida. Il n’y a pas si longtemps, Jean XXIII avait dit la même chose en d’autres mots. Quand cesserons-nous de contraindre nos frères et soeurs d’être en attente de…


Alain Ambeault




Arcabas, Les fruits de la terre
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur

20 mars 2008

À table avec Jésus


1. L’audace de Jésus

Ce ne sont pas les bien-portants qui ont besoin de médecin, mais les malades. (Mc 2,17)

Cet avertissement, Jésus l’adresse aux scribes pharisiens qui s’étonnent de le voir se retrouver dans la maison de Lévi, assis à sa table, entouré de collecteurs d’impôts et de pécheurs.

Attention! Nous sommes trop habitués à entendre ce texte. Je nous soupçonne de ne pas en avoir pleinement saisi l’impact. Lévi est un publicain, c’est-à-dire un Juif qui collecte les impôts auprès de ses coreligionnaires et concitoyens juifs pour le compte des occupants romains, des étrangers, des païens. Le publicain est si mal vu des Juifs qu’il est officiellement décrié comme pécheur public et littéralement inscrit sur la liste noire. Conséquemment, en raison du statut de pécheur du publicain, le Juif pieux (pratiquant) évitera tout contact avec lui, sous peine de se rendre impur. Or, Jésus, lui-même juif à part entière, pieux, pratiquant, invite Lévi à devenir son disciple, se rend ensuite dans sa maison et partage le repas avec lui et ses amis, en l’occurrence des collecteurs d’impôts et des «pécheurs», tous des proscrits aux yeux de l’autorité religieuse. Si bien que les pharisiens vont s’étonner : «Quoi! Il mange avec les collecteurs d’impôt et les pécheurs?» (Mc 2,16). Et bien sûr, Jésus entraîne ses disciples à faire de même. Il va répéter le même geste avec Zachée (Lc 19) qui, lui, de surcroît, est chef publicain.

À retenir : Jésus partage la table d’ostracisés sans, au préalable, les confesser, leur demander s’ils ont l’intention de changer de vie. Il a sûrement la conviction cependant que la première étape pour les amener dans le droit chemin est de faire preuve d’accueil à leur égard et de leur laisser entendre qu’ils sont dignes d’être aimés.

Une autre fois, alors que Jésus est invité chez un Pharisien nommé Simon (Lc 7,36-50), arrive la pécheresse du village qui s’assoit à ses pieds, se met à les baigner de ses larmes, à les essuyer de ses cheveux, à les couvrir de baisers et à les enduire de parfum. Même étonnement de la part du Pharisien. En réaction à cet étonnement, Jésus se porte à la défense de la femme et la présente à exemple.

Jésus fréquente aussi des amies de filles et se laisse inviter chez elle en l’absence d’homme (Lc 10,38-42). Il mangera le repas préparé par Marthe, après avoir, bien sûr, donné à Marie des enseignements normalement réservés aux hommes. Il va même prendre partie pour une femme reconnue coupable d’adultère, que la loi recommande de lapider (Jn 8,1-11). Pas très orthodoxe ce Jésus!

Il va s’entretenir avec une Samaritaine (Jn 4); il va proposer un Samaritain comme exemple d’altruisme (Lc 10,29-38); ou de reconnaissance (Lc 17,11-19). Or, les Samaritains sont des bâtards, aux yeux des Juifs; ils sont détestés et méprisés par eux.

La liste d’exemples pourrait s’allonger encore et encore.

À retenir : Quand Jésus agit de la sorte, il va à l’encontre des ordonnances de sa «religion» et des autorités dûment mandatées qui la gèrent.

Jésus est donc sorti des rangs et s’est tenu debout devant l’autorité quand il a jugé nécessaire de faire passer le véritable service de Dieu devant les ordonnances humaines. Il a manifesté une entière liberté quand il a jugé qu’on avait déformé le visage de Dieu; quand il a jugé que les préceptes de sa religion trahissaient sa volonté; quand il a jugé qu’on avait «encarcané» l’amour et l’accueil qu’il veut pour tous les êtres humains. Bref, Jésus a contesté les normes de sa religion et il a passé outre quand il les a jugées désuètes. Ce n’était pas facile. Ça lui a coûté la vie.

Que signifie être disciple de? Ça signifie faire comme. Rien de moins.

Au soir de sa vie, sachant pertinemment qu’il était traqué et qu’il allait mourir, Jésus a voulu passer le flambeau à ses disciples pour que son œuvre se poursuive et ce, dans le cadre du rituel juif du repas pascal. Il mange ce repas avec eux et n’invente pas de rituel nouveau. Il utilise, au contraire, les mêmes rites mille fois répétés, mais leur confère une symbolique de circonstance. Il dit : «Ce pain, c’est mon corps», c’est-à-dire qu’il représente ce que je suis comme personne entière, avec tout ce que j’ai désiré, accompli et voudrait continuer à accomplir. Voulez-vous partager ce pain avec moi? Si oui, vous vous engagez à poursuivre ma cause. Les disciples ont mangé le pain symbolisant le corps de Jésus. Ensuite, il a pris le coupe de vin et il l’a bénie; il leur a dit : «C’est la coupe de mon sang». Eux, ils savaient ce que signifiait le sang dans leur tradition: rien de moins que la vie (Lv 17,11). Le vin symbolisait donc la vie de Jésus. Voulez-vous partager ma coupe? Voulez-vous partager ma vie? Voulez-vous vous alimenter à ma vie, pour que le même dynamisme coule dans vos veines? Les disciples ont bu le vin. Ensuite, Jésus les a exhortés à refaire les mêmes gestes en mémoire de lui. Ce n’est, bien sûr, qu’après la résurrection qu’ils ont commencé à saisir la portée de ces gestes et l’ampleur que revêtait leur engagement quand ils oseraient les répéter. Pas un instant, ils ont cru en une transsubstance; pas un instant ils ont eu idée d’adorer les espèces. C’eut été s’en tirer à trop bon marché que de réduire l’événement à un geste ponctuel d’adoration alors que Jésus leur proposait l’engagement d’une vie entière.

2. La fidélité de Paul

Paul est un pharisien, d’une grande rigueur. Avant sa conversion, l’observance des préceptes de la loi et des règles de sa religion sont d’importance fondamentale. Quand il se convertit, il comprend que Jésus a répandu son souffle sur la communauté, que les croyants sont animés de ce souffle. Il saisit avec acuité ce que signifie être disciple de Jésus. «Il n’y a plus ni Juif ni Grec; il n’y a plus ni esclave ni homme libre; il n’y a plus ni homme, ni femme; car tous vous n’êtes qu’un en Jésus Christ» (Ga 3,28).

Mais Paul a aussi compris le sens du Mémorial de la Cène, comme lieu d’engagement et de ressourcement. D’aucune manière n’a-t-il voulu en faire un repas de purs. D’aucune manière a-t-il pensé que la situation pécheresse ou marginale de qui que ce soit pouvait être cause d’exclusion au repas sacré. De cela, la première lettre aux Corinthiens est un vibrant témoignage.

Dans cette lettre, on retrouve un échantillonnage extraordinaire de situations pécheresses que Paul tente de redresser par l’intermédiaire de la dite lettre qu’il écrit à la communauté. Au tout début, il fait mention d’un problème de division (1 Co 1,11-12); au ch. 5, il est question d’un cas incestueux : un jeune homme vit avec la femme de son père (sa belle-mère); au ch. 6, on apprend que les chrétiens portent leurs querelles devant des tribunaux païens (v. 1-11) et que certains fréquentent les prostituées (12-20); au ch. 11, il fustige les Corinthiens parce qu’ils prennent indignement le repas du Seigneur. Or, c’est cette partie de la lettre (11,11-34) qui revêt une importance particulière pour notre propos.

Ce qu’on découvre dans ce passage, c’est que le repas se déroule de façon scandaleuse. Les riches s’empiffrent et s’enivrent, tandis que les plus pauvres ont faim. Non seulement il n’y a pas de partage, mais les pauvres sont humiliés. C’est exactement ce manque à la charité à l’intérieur du repas que Paul reproche à certains participants. Mais il n’exclut aucun de ceux qui se sont rendus coupables des «péchés» dont fait état la première partie de la lettre. La réprimande porte expressément sur la façon de prendre le repas.

À retenir : Paul avait bien saisi que les Corinthiens, qu’il traite de «bébés dans la foi» (3,1-3), avaient besoin de se renforcer en participant au repas du Seigneur et que ce n’était pas en excluant certaines catégories qu’il les aiderait.

3. Et nous?

À la lumière de ce qui précède, quand on considère l’exemple que nous a donné Jésus, et que Paul n’a pu faire autrement qu’imiter, quelle attitude devons-nous adopter au sujet du droit à la fréquentation du Mémorial de la Cène? Comment devons-nous nous situer face aux chrétiens et chrétiennes considérés comme marginaux par les autorités officielles? Incliner la tête et dire «le Magistère en a décidé ainsi et je dois me soumettre?» Même si, de toute évidence, cela contrevient à l’attitude que Jésus a lui-même adoptée à l’endroit des exclus? Ou bien, vais-je me tenir debout et dire, à l’instar de Pierre : «Il me faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes» (Ac 5,29)?

Si je me fais complice de ceux qui se permettent de frapper d’exclusion certaines catégories de chrétiens, je risque de me faire réprimander par Jésus de la même manière qu’il l’a fait à l’endroit des Pharisiens. Qui plus est, en prenant ce parti, je cesse d’être son disciple, i.e. je cesse d’être chrétienne (car le sens d’être chrétien c’est précisément être disciple du Christ), car je délaisse les voies qu’il m’a proposées.

Par ailleurs, si à l’instar de Jésus, je me vois dans la pénible obligation d’aller à l’encontre des directives des autorités aux rennes de ma religion afin de demeurer fidèle à la vision de l’être humain véhiculée dans les écrits sacrés et par Jésus lui-même, et bien, j’agis en chrétienne et je demeure, de ce fait, disciple de Jésus, Christ. Personnellement, je donne priorité à mon statut de disciple du Christ.

Je conclus que nous n’avons aucun droit de déterminer qui est digne ou indigne de participer au repas de Jésus. Qu’il s’agisse des homosexuels ou des divorcés remariés ou des séparés accotés, ces catégories constamment pointées du doigt, si ces gens souhaitent vivre pleinement leur foi selon leurs convictions, nous serions bien mal venus de les exclure au nom du Christ, qui, lui, s’est assis à la table des exclus et a partagé leur repas.


Odette Mainville




Arcabas, Le Christ ressuscité
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste

18 mars 2008

« Passez à table Monsieur le Cardinal ! »


Le Forum André-Naud se veut un regroupement de personnes qui favorisent des lieux de dialogue en Église (catholique) et la libre pensée des filles et des fils de Dieu selon l’esprit de Vatican II. Déjà en 2006, une prise de parole sur l’exclusion des personnes homosexuelles avait créé quelques vagues qui ont tôt fait de perturber le paysage vatican... Le ressac s’est fait sentir et des rappels à l’ordre ont été faits.

Le Forum André-Naud ne combat rien; il laisse vivre et tient, par ses prises de parole, à dire tout haut qu’une autre Église existe que celle correspondant à l’image projetée par la hiérarchie institutionnelle catholique. Des gens éveillés et engagés à faire lever la pâte humaine pour qu’un monde meilleur advienne croient qu’il est pertinent, à cette heure-ci, de rappeler que plusieurs personnes ne se sentent pas à l’aise à la vue de la table eucharistique qui déjà se dresse pour le Congrès de Québec 2008. La grande nappe blanche, tout empesée, qui recouvrira l’autel de ce congrès fait peur à certains, en déçoit d’autres et détourne même, par sa mise en scène à saveur de déjà vu, l’attention des questions réelles que doit se poser l’Église catholique si elle veut toujours avoir l’audace de faire eucharistie au coeur des défis du monde.

Le Forum André-Naud (Montréal) vous lance une invitation, Monsieur le Cardinal, primat de l’Église canadienne, organisateur en chef de ce congrès: « Passez à table! » Mais cette table ne ressemble guère à celle derrière laquelle vous présidez habituellement les eucharisties –inévitablement aussi la grande messe de Québec, l’été prochain. Il s’agit davantage d’une simple “table pliante” que l’on peut déplacer, transporter. Une table amovible qui osera se dresser là où des paroles doivent se faire entendre pour que l’eucharistie, un héritage et une mission merveilleuse laissés par Jésus de Nazareth à l’humanité, rejoigne d’autres chercheuses et chercheurs de Dieu. Nous prétendons que la majorité des gens est désormais à la recherche de telles tables!

  • Dépliez les pattes de cette table auprès de ces personnes auxquelles vous désiriez demander pardon l’automne dernier. Osez leur dire que les nombreuses réactions suscitées à la suite de votre geste précipité, sans la solidarité de vos autres confrères évêques, vous ont appris qu’une demande de pardon, pour qu’elle soit véritable, doit d’abord libérer la parole des gens blessés. C’est à ce compte que l’on exprime le “ferme propos”... à tout le moins, celui de ne plus jamais exclure.

  • Transportez la table là où des gens célèbrent toujours, mais autrement la Cène du Seigneur. Des formes différentes, plus ouvertes, nouvelles, créatrices permettent à des gens engagés au nom de Jésus-Christ de répondre à l’appel du Seigneur: « Faites ceci en mémoire de moi! » Venez placer votre table au côté de toutes ces autres qui existent bel et bien et qui regroupent des jeunes, des femmes, des personnes luttant au nom de l’Évangile pour que la justice compose des situations de vie meilleures. Tous ces gens se sentent moins bien dans nos églises; ils ont appris à faire eucharistie autrement!

  • Portez attention à la façon dont se disposent les gens autour de cette table pliante; c’est le lieu de leur prise de parole. Elles sont femmes. Elles ont tout à nous dire de la féminité du monde, cette richesse qui nous est essentielle pour comprendre Dieu. Regardez comment elles sont pasteures autour de ces tables simples, ouvertes et vraies.

  • Passez à table en redisant « Heureux les invités au repas du Seigneur! » sans arrière pensée, avec ces hommes et ces femmes au mystère amoureux différent de la majorité, ces “hors normes” aux yeux de l’Église. Redites « Heureux les invités au repas du Seigneur! » à ces autres qui ont connu l’échec dans leur projet d’amour et qui y croient toujours, mais se font refouler aux tourniquets du banquet eucharistique.

  • Et plus encore, allez frapper à la porte de nos frères et soeurs chrétiens d’autres confessions pour leur demander simplement comment la table les rassemble et les engage. Dites-leur que le partage de leur expérience nous enrichirait. Faites de même avec les autres religions et les grands mouvements spirituels qui alimentent notre monde.

Que des catholiques se rassemblent l’été prochain à Québec pour faire la fête et, par un congrès et une grande mise en scène liturgique, rappellent que cette expression de foi existe toujours, ça nous va! Mais cette image ne doit pas en occulter d’autres, aussi vraies et essentielles, celles de centaines de chrétiennes et de chrétiens qui, à la base, militent, se réclament d’une même tradition et l’appellent à composer davantage avec la réalité de vie des gens d’ici. De cela, le Forum André-Naud peut en témoigner puisqu’il s’enracine dans plusieurs diocèses québécois.

Un jour, Monsieur le Cardinal, il vous faudra bien passer à d’autres tables!


Forum André-Naud (Montréal)





Daniel LeBlond, Maternité
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste

7 mars 2008

L’eucharistie source intarissable de pardon


Nous parlons beaucoup d’eucharistie de ce temps-ci en Église et le Congrès eucharistique de Québec en juin prochain y est certainement pour quelque chose. Or le petit livre du franciscain Roger Poudrier qui porte ce titre (Montréal, Médiaspaul, 2007) présente un aspect important de l’eucharistie qui pour moi s’est avéré nouveau et qui ne semble pas faire partie des perspectives du Congrès : être une source intarissable de pardon.

À la suite de la découverte de « trois surprises » dans le Catéchisme de l’Église catholique de 1992, concernant justement le pardon des péchés (voir par exemple les numéros 976 et 2839), l’auteur s’est mis à la rédaction de son livre pour souligner cette dimension de l’eucharistie. Il ne s’agit pas seulement du pardon de fautes vénielles, mais «le sacrement par excellence remet les crimes et les péchés, si grands soient-ils, comme disait le Concile de Trente» (p.11). Il est important, au plan pastoral de voir l’eucharistie comme source intarissable de pardon car en pastorale il faut toujours redonner l’espérance et ne jamais invoquer l’exclusion. Jamais, quelle que soit la raison invoquée, car elle existe pour «les pauvres, les boiteux, les estropiés et les aveugles».

Roger Poudrier s’émerveille de la miséricorde de Dieu. Le chapitre 1 présente le salut de la façon suivante : «Il y a des voies de salut éternel pour tous les êtres humains de la terre, même pour les enfants morts sans baptême. Les théologiens en sont venus à la conclusion que les limbes n’ont jamais existé; il faut en dire autant du purgatoire comme lieu de passage, et de l’enfer comme résidence éternelle» (p.16). Le salut est toujours objet d’espérance affirme l’auteur. Rien n’est impossible au Père, surtout quand il s’agit de sauver ceux qu’il a créés par amour (p. 17). Il faut croire à la rémission des péchés précise-t-il dans son chapitre 2. Tous les membres de l’Église, ses ministres y compris, doivent se reconnaître pécheurs (p.23), pécheurs pardonnés, voilà la condition de tous les humains depuis le début de l’humanité (p.26).

Même le Notre Père est vu dans cette perspective : «La rémission des péchés dépasse de beaucoup le seul sacrement de la Réconciliation, puisque le Notre Père demande le salut et l’obtient» (p.40). Par ailleurs il ne faut pas prendre l’eucharistie comme alternative au sacrement du pardon. Ce n’est pas l’un ou l’autre « mais bien et l’eucharistie et la Réconciliation et les autres sacrements, car les sept contribuent au pardon des péchés» (p.44). C’est la conclusion du 2e chapitre.

En fait, le sacrement par excellence, c’est l’eucharistie source et sommet de toute la vie chrétienne (chapitre 3). Le titre du chapitre 4 est le même que celui du volume : « L’eucharistie, source intarissable de pardon.» Et l’auteur s’en explique ainsi : «Cet aspect de l’eucharistie est pratiquement passé sous silence dans le texte de base du 49è Congrès eucharistique international L’eucharistie, don de Dieu pour le monde et dans l’exhortation apostolique post-synodale de Benoît XVI L’eucharistie, source et sommet de la vie et de la mission de l’Église » (p.57). Pourtant dans le Credo, nous proclamons notre foi à la rémission des péchés et à la vie éternelle, non à la damnation et à la mort éternelle (p.70).

Le livre se termine sur l’affirmation suivante : «Si nous arrivons à la messe conscients d’être pécheurs, mais avec un cœur sincère et une foi droite, avec crainte et respect, confiants en la miséricorde inépuisable de Dieu, nous obtenons miséricorde et trouvons la grâce qui nous permet de repartir pécheurs pardonnés, comme le publicain de la parabole. Le Père a remis nos crimes et nos péchés, si grands soient-ils.»

Pareille lecture donne le goût de poursuivre et d’élargir la réflexion sur la relation entre ce sacrement et la vie chrétienne. Car «l’eucharistie réduite à l’expression du dogme ne peut exprimer ce qui s’y passe et justifier l’attachement que nous pouvons y apporter», écrivait Bernard Feillet dans L’errance.

Il faut se poser des questions comme celle-ci de Feillet : «Qu’en est-il de si nombreux chrétiens qui s’interrogent sur leur appartenance à l’Église, sur leur adhésion aux dogmes qui structurent la communauté à laquelle ils se réfèrent, et qui se demandent s’ils ne sont pas en train de devenir chrétiens autrement?»

Le Congrès eucharistique de Québec aidera-t-il les fidèles à saisir le sens du pardon que recèle l’eucharistie? J’en doute alors que Rome s’apprête à abolir l’absolution collective lors des rencontres communautaires, parce qu’on n’a pas compris ou qu’on a oublié que « tous les sacrements pardonnent les péchés, surtout l’eucharistie » et que la confession des péchés est en fait un bilan de vie à faire occasionnellement afin de nous rendre compte où en est notre cheminement en tant que chrétien comme le rappelle avec force Roger Poudrier.


Robert Hotte



Robert Leblond, Divin humain
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste


10 février 2008

Messe-partage à Sainte-Bernadette (Trois-Rivières)


Ce texte provient d’un article paru dans
Liturgie, foi et culture (Volume 39, Été 2005) rédigé par Jérôme Martineau d’après des témoignages des membres de la communauté de Sainte-Bernadette à Trois-Rivières et présenté en partie ci-dessous et mis à jour par Robert Hotte, membre de cette communauté.

Il faut quelquefois une bonne dose d’intuition et d’observation pour savoir saisir l’occasion de mettre en branle une initiative qui rompt avec les traditions. C’est ce qui s’est passé [il y a maintenant près de sept ans], à Trois-Rivières, dans la paroisse Sainte-Bernadette, depuis devenue la communauté Sainte-Bernadette. Le projet de la «messe-partage» est né de la réflexion d’une équipe réunie autour de son curé, Yvon Leclerc, qui avait déjà fait l’expérience de ce genre de rassemblement : une célébration où le partage de la parole de Dieu prend une place importante. C’est à l’occasion du Carême 2001 que l’expérience a été lancée, après que l’équipe eut réfléchi à une formule qui met l’accent à a fois sur l’accueil des personnes et sur le partage de la parole de Dieu.

On peut dire que la célébration commence dès que l’on a franchi les portes de l’église. Des membres de la communauté essaient de repérer les nouveaux venus pour leur souhaiter la bienvenue et leur expliquer en quelques mots comment va se dérouler la célébration. Les gens se présentent les uns aux autres à l’aide de leur prénom. Puis tous sont invités à faire silence et à prier intérieurement. Des intentions de prière sont exprimées librement. L’évangile est proclamé par un membre de l’assemblée et le président donne des pistes de réflexion et invite les personnes à se rassembler en petits groupes pour échanger sur la parole de Dieu. Les enfants et les adolescents rejoignent des animateurs en rapport avec leur niveau scolaire. On peut aussi méditer chacun pour soi. Ce partage dure environ huit minutes puis l’échange se fait en grande assemblée. Ce partage sur la Parole fait le lien avec le partage du pain qui vient plus tard. Un membre de la communauté donne le témoignage suivant : «Nous faisons des choses qui ne sont pas permises. Nous sommes en train de briser des traditions, mais il faut le faire. Nous avons le devoir de l’indignation. L’Église manque de lieux pour la prise de parole. Notre capacité de réfléchir sur la parole de Dieu est en lien avec notre désir d’engagement dans le monde.» Lors de la mise en commun, le président invite les participants à poser des questions sur un point ou l’autre de l’évangile. Enfin le président propose une synthèse.

Vient alors le partage du pain et l’accès à la coupe. Les enfants apportent tout ce qu’il faut pour que la table soit mise. Pendant ce temps la chorale et l’assemblée chantent. Un enfant a dit qu’il se sentait à sa place dans cette célébration parce qu’il pouvait être un enfant. Trop souvent, dans les célébrations, les enfants ne sont que des acteurs à qui l’on demande de jouer un rôle. Ils viennent réciter une prière, faire une chorégraphie, jouer un morceau de musique, puis ils disparaissent derrière le décor.

Les membres de l’assemblée sont invités à se rassembler autour de la table eucharistique. Les enfants sont habituellement très près du président et cette proximité rappelle la place que Jésus a lui-même faite aux enfants. La prière est entrecoupée par des acclamations chantées. Le chant joue un rôle important tout au long de la célébration. La petite chorale ne vise pas tant la qualité de l’interprétation que de permettre à l’assemblée d’être réellement partie prenante de l’interprétation des chants.

Au moment du partage du pain, le président invite les fidèles à former de petits cercles qu’on appelle des « tablées ». Il s’agit de groupes de dix à quinze personnes qui entourent les ministres de la communion. Ce sont les personnes elles-mêmes qui trempent le pain dans la coupe. Quand toutes les personnes ont communié et après un moment de silence, le président invite les personnes à retourner à leur place en leur livrant un petit message en lien avec la Parole partagée plus tôt. Après un autre temps de silence, le président ou l’animateur prononce quelques paroles d’action de grâces. Nous prenons le temps nécessaire, et nous tentons de prolonger, par les « tablées », l’atmosphère qui a été créée depuis le début de la célébration. Une participante a témoigné du fait que cela était très différent que d’attendre en ligne.

L’échange de la paix se fait à la fin de la messe après l’envoi pour que chacun et chacune parte avec la paix du Christ pour la semaine à venir. Qu’est-ce que la messe-partage annonce pour l’avenir de la célébration eucharistique? Ce type de célébration touche les personnes qui veulent vivre et y exprimer leur foi autrement. La fraternité entre les participants et les participantes est le noyau central qui donne à ce rassemblement dominical tout son sens. En s’exprimant ainsi, le partage réel autour de la parole de Dieu et le partage du pain permettent à plusieurs personnes de guérir de vieilles blessures. D’ailleurs, ne faudrait-il pas un jour prendre davantage en compte l’aspect thérapeutique du rassemblement dominical? À condition que les personnes deviennent les participants et les «constructeurs » des célébrations. Ce sont leurs prières, leurs paroles et leurs gestes qui donnent sens à la célébration.

Nous devons changer notre approche de la célébration eucharistique si nous voulons que les communautés chrétiennes amorcent un cheminement spirituel. Nous pourrons le faire à deux conditions : en permettant un réel échange autour de la parole de Dieu et en mettant en place des mécanismes qui favoriseront l’expression de la fraternité. La prise de parole est primordiale pour la création d’une communauté de foi et de partage. C’est le pari à prendre pour donner à voir le corps du Christ. Ce corps ne se donne-t-il pas à voir dans la communauté fraternelle.
La messe-partage se prolonge en d’autres activités diverses telles le dîner-partage du dimanche midi où chacun apporte son lunch, le partage-garage avec les plus démunis, le partage, avec des personnes ressources, appelé mini-colloque, le partage des expériences de la messe par un groupe informel en vue de l’amélioration de la célébration.

Le mot-clé de notre communauté c’est «partage».


Jérôme Martineau et Robert Hotte




Daniel LeBlond, La Quête
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste

6 février 2008

Des questions pour lesquelles nous souhaiterions avoir votre réponse :


  • Pour vous, qu’est-ce qu’une eucharistie ouverte et signifiante?

  • Dites-nous quels sont les circonstances, les éléments qui font qu’une eucharistie vous ressource et vous engage?



Écrivez quelques lignes
à partager avec nos lecteurs !



27 janvier 2008

L’autre manière de célébrer


L’auteure, professeure au Département des sciences religieuses et à l’Institut de recherches et d’études féministes de l’UQAM, est cofondatrice de L’autre Parole.

Depuis plus de trente ans, la collective de femmes chrétiennes et féministes L’autre Parole a développé une pratique liturgique qui lui a permis d’élaborer et de célébrer de multiples rituels – dont celui du partage du pain et du vin pour faire mémoire de Jésus de Nazareth, Christ ressuscité. La collective, qui s’identifie pleinement à la tradition chrétienne, a fait des choix très tôt dans son histoire : les membres, en tant que personnes autonomes et responsables, n’ont jamais voulu s’inscrire en dépendance vis-à-vis du clergé masculin pour célébrer leur foi et encore moins jeûner, se priver du pain et du vin de vie parce que leur ekklésia était composée exclusivement de femmes [1]. Elles ont choisi de gérer solidairement et collectivement leur vie spirituelle en créant et en animant elles-mêmes des rituels chrétiens et féministes arrimés à leurs expériences de vie.

Ces rituels puisent à trois sources. La première concerne les expériences, aussi bien individuelles que collectives, d’aliénation/libération des femmes aujourd’hui : ces expériences ont, entre autres, trait au difficile accès à l’égalité des sexes (tant dans la vie privée que dans la vie publique), à la reconnaissance de la liberté de choix en matière de santé reproductive et sexuelle, à la violence patriarcale qui continue toujours de sévir, etc. La relecture de ces expériences et leur transposition dans des symboles et des rituels permettent de construire une nouvelle mémoire qui invite les femmes à se faire les bâtisseuses de leur devenir.

La deuxième source est la tradition chrétienne elle-même, riche d’une liturgie deux fois millénaire qui a su redire de manière admirable, au fil des jours, des semaines et des saisons toute la trame du mystère chrétien, de la Nativité à la mort/résurrection du Christ et accueillir l’expérience humaine dans toute sa radicalité, de la naissance à la mort. Le corpus liturgique chrétien est à la fois passé au crible de la critique féministe et relu à la lumière de nos expériences de femmes en quête de libération. Il structure une part importante de nos célébrations, permet que nous développions un profond enracinement dans la tradition et que nous inscrivions nos propres paris de foi comme faisant partie intégrante de cette tradition.

La troisième source se trouve dans le corpus des autres traditions religieuses, notamment la tradition juive avec laquelle nous avons une forte parenté – ne partageons-nous pas une même histoire sainte, une même quête de salut et moult symboles rassembleurs (le feu, l’eau, le sel, le pain sans levain, etc.)? Elle se retrouve aussi dans le corpus des religions anciennes qui ont fait se déployer des représentations féminines du divin de même que des mythes et des symboles qui reconnaissent la part indispensable du sacré féminin dans le devenir de la création. Cette troisième source vient en quelque sorte éveiller notre imaginaire, provoquer notre créativité et favoriser un certain dégagement du carcan dogmatique patriarcal chrétien.

Comment faisons-nous mémoire de Jésus? Lors d’une célébration, nous disons simplement ses paroles ensemble : « Prenez et mangez-en toutes – ceci est mon corps. » Ce pain nous permet aussi de faire mémoire, selon la thématique de la célébration, du corps exploité et violenté de nos sœurs ou encore, du corps aimant et fécond des femmes qui donnent la vie, etc. Puis nous disons : « Prenez et buvez-en toutes – ceci est mon sang. » Ce sang, c’est aussi le sang des femmes, sang porteur de vie et promesse d’une nouvelle Alliance entre les femmes et les hommes. Les paroles prononcées par l’ekklésia reprennent les paroles de Jésus et s’inscrivent clairement dans son intention : faire mémoire. La formule énoncée n’est pas complètement celle de la prière eucharistique officielle. Ce qui permet à certains de dire qu’il ne s’agit pas de « vraies » eucharisties! Soyons claires : l’orthodoxie ce n’est pas notre affaire et nous voulons encore moins en créer une nouvelle. Notre seul désir, c’est de faire communauté en mémoire de lui.

L’autre Parole ne fait pas cavalière seule. Les eucharisties domestiques, si elles demeurent relativement discrètes, sont aujourd’hui plus nombreuses que jamais, de moins en moins marginales et pratiquées par des communautés de femmes et d’hommes qui ne se revendiquent pas nécessairement de dissidence. En ces temps d’intransigeance romaine marqués par le sexisme et le cléricalisme, elles sont devenues l’autre manière – débrouillarde et créatrice – de dire notre foi, notre espérance et notre amour.


Marie-Andrée Roy
Revue Relations, février 2008, «Eucharistie et société»

[1] Le concept d’ekklésia des femmes, forgé par la théologienne Elisabeth Schüssler Fiorenza, réfère à une communauté de foi où les femmes confrontent les structures patriarcales de l’Église en développant, à la suite de Jésus, des discours et des pratiques de libération.





Daniel LeBlond, Compassion
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste


22 janvier 2008

Le Congrès eucharistique, une mise en spectacle


L’auteur est chargé de cours et étudiant-chercheur au doctorat en sciences des religions à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval.


« Le salut social par l’eucharistie », telle était l’intention de la jeune Française Émilie Tamisier en donnant naissance aux congrès eucharistiques. À 125 ans de distance, le contexte socioreligieux s’est à ce point transformé qu’on ne sait plus trop comment interpréter la filiation avec la motivation originale. Quel salut social est recherché aujourd’hui? Celui de la société par l’Église ou celui de l’Église par la reconnaissance sociale?

Sans être nouvelle, la formule du Congrès eucharistique international (CEI) est à compter au nombre des manifestations religieuses et séculières contemporaines qui cherchent à répondre à la fois à la mondialisation des consciences et à l’individualisation du croire. Ces mégarassemblements sont l’occasion d’appartenir – pour un temps – à une communauté idéalisée, hors du temps et hors frontières. Par la force du nombre et sous la gouverne charismatique du meneur de foules, s’opère un passage de l’hétérogénéité des individus rassemblés à l’unité d’une foule ayant sa propre identité. Cette « transsubstantiation » du paradoxal au convergent, du bigarré à l’unifié est la fonction même de l’effet de foule – nous apprend la psychologie collective. Cette « mise en spectacle » de la foi produit ivresse et réconfort : on imagine aisément à quel point il est rassurant et stimulant d’être partie prenante d’une masse dont on croit qu’elle nous ressemble, qu’elle pense comme nous et avec qui on prétend vivre les mêmes émotions au même moment. C’est ainsi que se construit une identité collective temporaire qui ne saurait exister à l’extérieur de l’expérience grégaire. Il s’agit d’un « corps à corps qui fait corps », pourrait-on dire. Sur ce point, le CEI n’est pas tellement différent d’un spectacle rock, d’une fête nationale ou d’un défilé de la fierté gaie.

Plus encore, ces événements sont l’occasion pour les chrétiens de se voir et d’être vus, d’envahir la cité sous l’œil intrigué des caméras de télévision alors qu’ils se font d’ordinaire discrets. Dédouanée pour quelques jours, l’affirmation croyante peut facilement devenir exubérante. Il s’agit-là d’une forme de transgression qui permet de renverser momentanément l’isolement vécu par les croyants en franchissant, sans les faire disparaître, les normes qui dictent les formes que doit prendre le témoignage de foi dans nos cultures sécularisées.

Du reste, l’effervescence et l’émotion vécues lors de ces manifestations tranchent si radicalement avec le quotidien des gens qui y participent et de l’Église qui l’organise, qu’on est en droit de se demander, à la suite de Durkheim, « si la violence de ce contraste [n’est] pas nécessaire pour faire jaillir la sensation du sacré sous sa forme première » et donner au participant « un sentiment plus vif de la double existence qu’il mène et de la double nature à laquelle il participe » (Les formes élémentaires de la vie religieuse, Quadrige/PUF, 1998, p. 313).
Toutefois, cette expérience de foule ne pourrait prendre sa pleine ampleur sans la présence des médias. En couvrant le rassemblement, télévisions, radios et journaux en font un événement. Au-delà des faits rapportés, le jeu du cadrage médiatique construit les réalités. L’attention de la caméra apporte le « salut social », l’homologation de ce qui est vécu – indépendamment des analyses proposées et des commentaires formulés. Les représentations de l’Église (symboles, acteurs, discours sur la société, positions théologiques, etc.), mises en scène sous le regard des médias à l’occasion de ces grandes célébrations, sont instituées comme des réalités sociales légitimes. Et les participants eux-mêmes sont dépendants de ce jeu médiatique, puisque la majorité vit le rassemblement les yeux rivés aux écrans géants en raison de l’étendue des lieux.

Au sein de ces rituels festifs se développe donc une forme particulière de religiosité produite par l’expérience du contraste, de l’extraordinaire, de la transgression. Toutefois, rien ne garantit que ce rapport « au sacré » permette de vivre in extenso la singularité chrétienne. En quoi la généralité créée par l’effet de foule et les médias rejoint-elle l’universalité du christianisme? Comment est-il possible, dans ces conditions, de se mettre à table et de célébrer? L’expérience chrétienne se vit-elle sur le terrain de l’extraordinaire ou dans le défi de l’ordinaire des jours? La communauté-fusion éphémère est-elle un véritable lieu de rencontre? Et quelle Église se trouve ainsi « socialement instituée »? Les défis qu’elle rencontre ne se trouvent-ils pas esquivés? Bref, de quel salut s’agit-il?


Jean-Philippe Perreault
Revue Relations, février 2008, «Eucharistie et société»





Daniel Leblond, Floraison
Avec l'aimable autorisation de l'artiste


12 janvier 2008

Notre blogue a déjà quatre mois… Faisons maintenant le point

Au cours de l’été dernier, sans trop de formalités, nous cinq, initiateurs de ce blogue, nous nous rencontrions. Le Congrès eucharistique international de l’été 2008 à Québec retenait notre attention. Le thème choisi, centré sur l’adoration, et le déploiement théâtral ecclésiastique que ce congrès entraînera nous interrogeaient et nous laissaient songeurs. Tout cela ne détournera-t-il pas notre regard d’une réalité d’Église qui appelle davantage de lumière à sa base même, là où se font et se défont les communautés chrétiennes?

Nous sommes donc quatre hommes et une femme engagés au coeur de la vie ecclésiale d’ici à oser espérer que cet événement libère une parole nécessaire sur l’eucharistie et son lien indéniable avec la communauté chrétienne. Libérer une parole, c’est en quelque sorte agir, faire autrement pour que la table eucharistique soit toujours, ou redevienne, l’espace risqué d’un mémorial rempli de vie qui projette toujours plus vers cette même vie et les personnes qui luttent pour leur dignité.

Ce blogue ne se veut pas une contre-parole de celle du Congrès eucharistique. Elle est autre, ni antithèse, ni complémentaire, simplement autre, comme celles nécessaires pour pouvoir s’approcher du mystère de Dieu bien incarné dans cette vie. Sans prétention, nous nous inscrivons donc comme un groupe d’appui à une table eucharistique ouverte et signifiante (GATEOS).

Notre première action fut de « mettre en ligne » un blogue. L’équipe s’est appliquée à susciter et à proposer des réflexions désireuses d’ouvrir un espace de dialogue et de partage d’expériences eucharistiques. Désormais, notre volonté est d’ouvrir plus largement la « table » de notre blogue à l’expression d’autres expériences, d’autres paroles : les vôtres.

Jusqu’à maintenant, 14 textes ont été publiés portant 11 signatures différentes. Ces contributions ont souligné:

  • l’état fragile de notre table eucharistique, son éloignement de la vie, l’exclusion institutionnelle dont elle souffre et qui restreint la portée d’un appel: «Heureux les invités...».

  • Le caractère engageant de « faire cela en mémoire de Lui ». Loin d’un isolement dans un acte privé avec Dieu, le mémorial nous relie profondément au geste du lavement des pieds indissociable de la Cène. L’eucharistie nous fait serviteurs et, en sa capacité de créer la communauté et de l’envoyer, elle constitue un acte social. Le souvenir de Mgr Roméro situe bien l’eucharistie au cœur des luttes humaines.

  • Célébrer l’eucharistie, c’est s’engager avec d’autres dans un espace de réapprentissage à vivre. Les mots qui s’agencent pour appeler la mémoire des gestes du pain et du vin libèrent le désir de l’être humain. La communauté se redécouvre alors « corps du Christ » incontenable!

  • La symbolique de l’arche, retenue en vue du Congrès eucharistique de Québec, porte-t-elle la marque de la longue marche du peuple d’ici vers une signifiance humaine devant Dieu, avec Dieu? Pour ne pas en faire l’arche du désir de restaurer des expressions de foi et une pratique révolues, il faudrait que le peuple puisse y reconnaître les expressions de son questionnement, de ses doutes et de ses convictions.

Après une première étape de quatre mois « en ligne » nous avons recueilli plusieurs commentaires intéressants et un encouragement moult fois exprimé à persévérer dans notre intention. Toutefois, notre objectif premier d’ouvrir un espace d’échange avec et entre nos « blogueurs » demeure en voie de réalisation.

LE TEMPS EST DÉSORMAIS AU PARTAGE
D’EXPÉRIENCES

À compter de maintenant, nous demandons aux personnes qui nous fréquentent de livrer leurs expériences eucharistiques, celles qui les rejoignent. Racontez-nous comment se dressent des tables eucharistiques ouvertes et signifiantes sur votre parcours humain. Comment se forment-elles? Qui rassemblent-elles? Qu’engendrent-t-elles?

Au bas du texte de la semaine, il suffit de cliquer sur l’onglet « commentaires » et de nous faire part de votre expérience.

À cette étape-ci, nous désirons nettement susciter une prise de parole plus large, une communauté virtuelle de réflexion et de partage. Cet espace existe pour que ceux et celles qui le visitent interagissent. Voici un espace de liberté en Église; il appartient à tous ceux et celles qui veulent le construire avec nous!

Poursuivons l’aventure!


L’équipe GATEOS




Daniel LeBlond, Germination
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'artiste


22 décembre 2007

Table mise ou « potluck » ?

Mes années de travail en pastorale paroissiale m’ont amené au sud-ouest de la province, petite pointe du territoire québécois qui s’efface aux limites de ses voisines ontariennes et états-uniennes. C’est toujours avec un rictus un peu moqueur que mes confrères et moi accueillions le commentaire de gens qui nous disaient vouloir vérifier si nous avions besoin de quelque chose alors qu’ils passaient simplement par là. On ne passe pas par Huntingdon... on y vient et on retourne; c’est un peu le bout de l’entonnoir québécois!

J’ai beaucoup aimé les gens d’Huntingdon et ce, bien avant que son célèbre maire veuille imposer un couvre-feu à la jeunesse et amorce du coup une carrière médiatique succincte et, faut-il l’avouer, quelque peu tapageuse. Des gens simples et un tissu humain profondément marqué par la cohabitation pacifique des cultures francophone et anglophone. L’ombre projetée par le clocher catholique ne gênait guerre celle de ses voisins protestants. Au moins trois autres confessions chrétiennes célébraient le Dieu de Jésus-Christ dans leurs traditions propres.

Bien avant l’heure du discours sur les accommodements raisonnables et la Commission Bouchard-Taylor, la ville d’Huntingdon avait réussi à se confectionner un quotidien dont le tissu était solidement constitué d’un va-et-vient entre les habitudes des uns et des autres, d’une foi qui ne craignait guère de s’associer sans plus de façon à celle des autres. De l’œcuménisme de bon voisinage direz-vous? J’y vois surtout ce bon jugement des gens qui avaient compris depuis longtemps que ces chicanes de religions ont peu à voir avec une unité des chrétiens qui tire sa source de la reconnaissance du Dieu de Jésus-Christ dans l’agir de ceux et celles qui les environnent. Vous êtes les bienvenus, nous disions-nous d’un perron d’église à l’autre... We expect you next week for our annual potluck dinner nous lançaient ceux que nous avions accueillis quelques semaines auparavant.

Les potluck dinners, ces repas communautaires où chaque convive garnit la table de ses créations culinaires m’ont toujours impressionné. Tradition anglo-protestante bien enracinée, elle offre aux participants le témoignage d’un geste qui a quelque chose à dire à notre volonté de retrouver une table accueillante... celle qui favorise la création de relations eucharistiques, points de reconnaissance, d’identité et d’engagement. L’eucharistie a plus besoin d’un lieu d’accueil décloisonné de notre humanité, d’un espace mémorial aux dimensions réelles de nos joies et peines et d’un réseau de relations vraies que d’une belle grande table nappée de blanc aux couverts tellement bien disposés que l’on se fige en l’approchant. À l’occasion, certaines tables peuvent couper la parole... l’eucharistie a besoin aussi de la nôtre pour advenir!

Entre nos tables des grands banquets aux couleurs harmonisées et aux gestes calculés et celle de ces potluck, il y a tout un monde! Une conviction: l’eucharistie ne peut renaître que d’une table pêle-mêle... non pas insignifiante, mais disposée à la façon dont s’accumulent souvent nos expériences et évolue notre monde.

Les potluck de Huntingdon impressionnaient moins par leur style que par le geste spontané des gens qui disposaient, à leur gré, leur apport sur cette table de l’abondance et de la rencontre. On ne pouvait prendre part à ces fêtes qu’en faisant d’abord le tour de la table, question de constater, de reconnaître ces mets disparates, signature des uns et des autres. À ces occasions, rien n’est servi à l’assiette... chacun y va de la constitution d’un repas qui provient un peu d’un chacun. L’unité vient moins de l’ordonnance des choses que du geste réussi du partage. Le potluck dinner de nos amis protestants n’a rien de gagné d’avance; il porte toujours le risque de son succès, de ce qui est attendu et apporté, le risque d’un partage jamais assuré, celui d’un lieu où tout peut se créer et se défaire! Et que dire du risque de l’après…?

N’est-ce pas ainsi que peut se redisposer une table eucharistique ouverte et signifiante pour notre monde? Un lieu du risque... celui d’un véritable partage qui ne peut au préalable figer les convives à des places et dans des façons de faire qui font perdre de vue la circularité de cette table. Celle-ci crée un mouvement de foi qui incite à la reconnaissance du Vivant, moment sommet et début d’une nouvelle aventure pour que son Règne arrive. Pour une signifiance retrouvée de la table eucharistique, un bien-être réel qui ne soit pas théorique, mais un lieu où il fait bon vivre pour notre humanité en mal d’espace de ressaisie, de reconstruction, d’oxygénation de l’âme, il faut que nous acceptions que chacun ne s’approche pas les mains vides et que nous invitions toutes et tous à déposer, comme bon leur semble, leur pain quotidien, leur mets de tous les jours au côté d’un pain et d’une coupe qui, sans eux, n’ont pas leur raison d’être. Les plats doivent nous renvoyer les uns aux autres pour que l’eucharistie advienne; l’harmonie de l’ensemble porte le nom d’un Dieu qui s’offre à rencontrer l’espace réel des gens.

Pourquoi ce détour culinaire alors que le sujet de ce blogue est l’eucharistie? Un peu naïvement, peut-être, parce que le rappel de cette expérience des potluck dinners d’Huntingdon met en lumière une simple table qui prend vie et devient l’occasion d’un partage réel aux limites étonnantes. Au terme, chacun s’engageait à repartir les mains pleines au profit d’autres, absents ou nécessiteux, qui prolongeaient ailleurs l’esprit de la fête.

Belle table eucharistique, celle de mains pleines à l’arrivée et au départ. Entre ces deux moments, la rencontre du Vivant alors qu’il n’y a plus rien d’artificiel!


Alain Ambeault




Manessier, Épiphanie
Reproduit avec l'aimable autorisation du Musée national d'art et d'histoire du Luxembourg


15 décembre 2007

L’eucharistie : table réservée ou table ouverte?

Heureux, heureuses les invités au repas du Seigneur ! Mais qui sont donc les invités ? Est-ce que la table du Seigneur est une table ouverte à tous ceux et celles qui ont faim et soi